À Marnay-sur-Seine, le temps semble suspendu. Cette maison d’hôtes dans l’Aube occupe un prieuré du XVIIe siècle posé au bord de l’eau. Elle a abrité les Filipacchi, puis vingt ans de résidence d’artistes. Aujourd’hui, Änni et Jean-Pierre y accueillent des voyageurs.
D’après le reportage d’Anne Valéry, photos Philippe Danjou, paru dans Maisons à Vivre Campagne n°137.

Une maison d’hôtes dans l’Aube posée au bord de la Seine
Le Prieuré se dévoile lentement. Une grande cour en protège d’abord le mystère, puis le bâtiment apparaît. Construit au XVIIe siècle, il impose surtout par sa simplicité. C’est celle des bâtisses qui ont traversé les siècles sans perdre leur âme.
La maison fait face à l’église romane Notre-Dame de l’Assomption, datée du XIIe siècle. Derrière, un bras de la Seine longe la propriété. On s’y baigne, on part en barque, ou l’on marche simplement le long de la berge. Le décor suffit à ralentir le rythme.
Des moines de Saint-Denis à l’inventeur du Livre de Poche
Le bâtiment a été élevé au XVIIe siècle par des moines dépendant de l’abbaye de Saint-Denis. Il devient ensuite une ferme, puis une résidence de campagne. Dans les années trente, enfin, Henri Filipacchi tombe sous le charme. On lui doit la création du Livre de Poche, lancé en 1953, donc la démocratisation de la lecture.
Ce qu’il cherchait ici tenait en deux choses : le calme, et la proximité de la Seine pour la pêche. Son fils Daniel reprend ensuite le lieu. Amateur d’art et de jazz, il aime recevoir, et le Prieuré devient un refuge où se croisent les grandes figures de la musique.
Vingt ans de résidence d’artistes
Miles Davis, Johnny Hallyday ou Ella Fitzgerald y auraient laissé quelques notes, rapporte le reportage. La maison en garde en tout cas l’atmosphère. Lorsque Daniel Filipacchi part pour les États-Unis, il confie les lieux à son ami et associé Frank Ténot.
Celui-ci prolonge alors l’esprit du Prieuré autrement : il en fait une résidence d’artistes. Pendant vingt ans, peintres, photographes et créateurs s’y succèdent. Ils habitent les pièces, travaillent la lumière, partagent leurs visions. Cette couche-là ne s’est jamais effacée.
Änni et Jean-Pierre, ou l’art de ne rien trahir
Puis vient un week-end presque anodin. Änni, alors responsable marketing chez Chanel, et Jean-Pierre, restaurateur parisien passionné de chine, franchissent le portail. Ils cherchaient une maison de campagne. Le lieu les impressionne autant qu’il les intimide : trop grand, trop de travaux, trop d’inconnues.
De retour à Paris, pourtant, l’évidence s’impose. Deux semaines plus tard ils signent, Änni quitte son poste, et le Prieuré devient leur projet de vie. Ils transforment ensuite les bâtiments qu’ils n’occupent pas en chambres d’hôtes.
« Tout changer serait une hérésie. Nous préférons préserver, adapter, faire évoluer sans trahir. »
Une cuisine où les collections font le décor
L’immense cuisine et salle à manger n’est pas seulement pratique. Une table recouverte de Formica rouge et des tabourets assortis, rééditions des anciens Tolix, donnent le ton.

Jean-Pierre met par ailleurs ses trouvailles en scène avec application. Une galerie de portraits ponctuée d’objets de collection complète l’ensemble. Ce goût de la chine rejoint d’ailleurs celui des objets vintage à chiner en 2026.

Des chambres pensées comme des refuges
Les chambres jouent sur des soubassements hauts et des objets anciens. L’une d’elles cache la salle de bains derrière une tête de lit à mi-hauteur, astuce de cloisonnement à retenir. Dans une autre, on prend son bain face à la végétation et au ciel.

Rien n’est ostentatoire. Un grand miroir du XIXe siècle posé à même le sol, un secrétaire en laque dans la tour, quelques miroirs à main : les aménagements restent justes. Dans les communs, enfin, un ancien atelier d’artiste est devenu un salon qui a gardé sa poutraison. Exposé au nord, il appelle la lecture.

Pourquoi cette maison d’hôtes dans l’Aube sort du lot
Rien n’y est parfait au sens contemporain du terme, et pourtant tout y est juste. Les lieux respirent et enveloppent. On s’y sent invité dans une maison habitée, pas dans un décor figé.
C’est ce qui distingue le Prieuré des adresses lissées. Il rejoint en cela d’autres maisons que nous aimons, comme Casa Estrelita et son mode slow life, ou cette maison bourgeoise transformée en cocon lumineux à Elbeuf.
Le numéro 137 de Maisons à Vivre Campagne propose deux autres visites privées, dont cette maison en bois d’esprit Cap Cod au Touquet. Merci à Änni et Jean-Pierre pour leur accueil.

